anna buno dessine |

anna buno dessine. le dessin d’anna buno est une activité. il faudrait pouvoir différencier le mot qui désigne l’action de celle qui désigne le résultat pour mieux comprendre ce qui est en jeu dans son travail. les médiums artistiques sont généralement nommés par un terme qui définit à la fois l’action et le résultat: la peinture, la sculpture, la gravure, la photographie, la vidéo, le dessin. ce n’est pas le cas dans les arts vivants, où la pratique, de la danse, du théâtre, est distincte de ce qui est donné à voir finalement, un spectacle, un ballet, une représentation, une performance.

anna buno dessine. elle dessine et montre du dessin et pas des dessins. l’équivalent dans le champ des arts de la scène serait: un·e artiste qui danse et montre de la danse (plutôt qu’un spectacle). la nuance est importante car elle est à la fois propre à la démarche d’anna buno et aussi fortement attachée au médium particulier qu’est le dessin. le dessin se pratique avec des outils que tout le monde connaît, possède, maîtrise: crayons, stylos, feutres, papiers. le dessin, comme activité, n’est pas le privilège de l’artiste. anna buno dessine. tout le monde dessine. plus ou moins souvent, plus ou moins bien, mais personne n’échappe au petit geste graphique sur un bout de papier, un coin de nappe. nous avons tous dessiné avant d’écrire, avant de parler même parfois. il ne s’agit nullement ici de considérer le dessin comme une pratique “originelle” mais au contraire de souligner sa banalité. ce qui distingue souvent le dessin artistique de la pratique banale, c’est l’expertise du dessinateur: sa capacité à démontrer sa virtuosité, généralement dans l’exercice de la représentation. anna buno dessine. mais elle ne cherche pas à “bien dessiner”, au sens où elle ne se place pas sur le terrain de la virtuosité, sans pour autant travailler dans une esthétique du “mal fait”.cette question là ne se pose pas, anna buno ne dessine pas bien, ou mal, elle dessine. ses choix de supports, d’outils, de compositions, de formats, de sujets, de styles sont déterminés non pas par les dessins (montrés) mais par le dessin (l’activité).

 

elle ne cherche pas à rompre avec la banalité de la pratique du dessin, mais au contraire à l’éprouver, l’exhiber, à travailler avec jusqu’à ne plus pouvoir en sortir. ce n’est pas simple. anna buno dessine, dessine, dessine. elle dessine sur d’autres dessins. elle dessine jusqu’à saturer l’espace, ou au contraire elle trace juste quelques lignes inachevées. elle réitère des gestes plutôt que des formes, montre des répétitions sans créer des motifs. anna buno dessine mais ne fait pas la course, elle ne cherche pas l’exploit. elle utilise d’ailleurs aussi des techniques de reproduction, impression, photocopie, papier carbone. s’il y a une certaine forme d’excès dans la multiplication des traits et des surfaces dessinées, ce n’est pas pour vanter une prouesse quantitative, mais plutôt pour ne pas focaliser sur l’objet nal (les dessins) tout en témoignant de l’importance du rapport quotidien à cette activité.

anna buno dessine, et cela occupe son temps. l’occupation spatiale, territoriale, formalise un ouvrage journalier. son dessin n’est pas une suite de traits, une application mécanique. pour échapper au pro- cédé, au style, au motif, à tout ce qui pourrait ger le vocabulaire graphique en une forme, anna buno dessine “des choses”. elle ancre son dessin dans l’observation qui va ponctuellement dicter l’organisation des lignes. anna buno représente des petits morceaux de réalité, qu’il sera possible de reconnaître, ou pas. peu importe ce qu’elle dessine, la question de la représentation ne la concerne pas plus que celle de l’abstraction. la rigueur de la recherche d’une confrontation constante à l’activité du dessin, l’effort de ne pas succomber à la joliesse, au mécanisme, au motif, permettent aux formes de faire sens et développe une réelle capacité de séduire, de fasciner même. dessine, anna buno!

éric valette | 2015

 

topographies erronées (chantier) |

tout part de quelques dessins minuscules réalisés lors de la résidence d’anna buno dans une école primaire d’yvetot, en normandie (via la galerie duchamp). quelques schémas sommaires, comme griffonnés rapide- ment d’après un plan d’évacuation.

une cage d’escaliers à la croisée de deux étages de l’école, entre lesquels l’artiste avait coutume de se perdre. la montée et la descente mises à plat. plusieurs carrés pas exactement fermés qui enserrent deux petites échelles figurant les marches; avec des cloisons en L et une ouverture parfois sur un couloir longiligne. des èches indiquent une circulation dans cet anti-labyrinthe qui fait énigme.

ces quelques notes, au sens graphique mais également musical du terme, vont être à l’origine d’un répertoire in ni de partitions aux dimensions, aux techniques et aux supports sans cesse changeants. cela constitue la matière première de l’artiste. elle duplique, combine, agence ces quelques modules de base pour redessiner de nouvelles cartographies au moyen de techniques de duplication à la fois mécaniques et manuelles: ronéotype, décalcomanie, frottage, empreinte au carbone, transfert à l’acétone, gravure, collage, tamponnage, rétroprojection...

échafauder. de l’architecture au plan.

bien souvent, le motif initial s’oublie, s’annule par sa déclinaison, sa quantité, sa saturation. l’artiste se fait ouvrier-maçon. un travail répétitif — à la fois automatique et à l’aveugle, papier carbone oblige — s’engage quand elle décline par empreinte les modules comme on monte- rait un mur.

les parpaings, un à un.

les gestes s’enchaînent, entre assurance d’un savoir-faire immédiat — cimenter et poser la brique/“faire fuser” le dessin — et incertitude de la vision globale du “bâtiment” final. quand elle travaille avec du papier carbone, le corps de l’édifice / du dessin se construit progressivement, avec minutie et labeur.

sur de grandes feuilles, les quelques motifs se métamorphosent. le plan aérien initial des dessins se brouille pour devenir coupe et élévation. filiformes, les structures graphiques ne sont pas sans rappeler des grilles et des échafaudages. de manière subliminale, des chevalements de mines peuvent surgir, quand l’artiste engage des obliques, et fait un pas de côté par rapport à la rigueur orthogonale de ses compositions. d’étranges vaisseaux fantômes, des îles volantes aux architectures précaires et utopiques fusent ou flottent dans la blancheur du support. la seconde dimension et l’illusion de la troisième se télescopent. la forme vibre intégralement, aérienne et vaporeuse mais néanmoins prisonnière d’une brume éthérée — comme promise à la disparition.

tisser. de la maçonnerie à la tapisserie.

anna buno malmène le médium et le subjectile. avec ses mains ou au moyen d’outils, elle compresse, imbibe, frotte, déchire, arrache, tape et ponce pour que l’empreinte, la trace soit possible, même à peine visible. la rudesse — voire la violence — du geste contraste bien souvent avec la délicatesse et la fragilité du résultat. de ce rapport brutal naît un dessin visuellement précaire pour le regard. bien souvent, le motif de départ surimpressionné perd de sa lisibilité initiale. mais il surgit autrement lorsqu’il subit une extension/dilatation sur grand format ou bande de papier longiligne, rouleau, planche. plutôt que composé et architecturé, comme précédemment, l’artiste opte pour un puzzle régulier et all-over où tout est imbriqué de manière étroite et systématique. sur un long lé, les motifs forment une tapisserie défraîchie aux intensités moirées aléatoires.

un élevage non pas de poussières mais de bruit blanc d’écran vidéo.

nous passons ainsi d’une vision microscopique de schémas factuels à une étendue organique et volatile, qui se fixerait de manière ténue et diaphane, telle la buée d’un souffle sur une paroi froide. à l’instar d’une datation au carbone 14, l’artiste élabore son propre système de prélèvements et engage une captation géante et fictionnelle de l’essence d’un mur, son parfum, ses échos brouillés et perdus. au seuil de la visibilité.

épaissir. de la surface au volume.

le plan gagne en profondeur et en relief sur la surface du papier mais également lors de son exposition. installés sur des rampes, des barres, des étagères, des planches, des tiges... les dessins se désolidarisent du mur. ils font volume. parfois, ils deviennent secondes peaux qu’on nous presse de manipuler a n de découvrir son envers. car il se passe des choses au verso. de par les différents procédés mis en œuvre, il y a souvent contact(s) entre plusieurs surfaces pour que le motif s’imprègne. de même, des résidus génèrent des éditions imprévues: livres ou volumes pliés, reliés.

la “machine à reproduire” (l’imprimante, le photocopieur...) est mise en scène lorsque les dessins prennent place dans divers dispositifs — grilles, plaques de plexiglas et étagères métalliques — parfois accompagnés d’éclairages. le dessin quitte son subjectile traditionnel, se fait “ hors papier ”1. il s’ouvre à l’espace environnant, sur la vitre d’un carreau de fenêtre, par le re et d’un miroir ou l’ombre d’un grillage métallique, révélé par le faisceau d’une lampe de poche baladeuse. ou alors serait-ce celui d’un petit train électrique, qui sait?

l’artiste s’imagine xer par la lumière un dessin furtif, tel qu’il apparaîtrait dans l’éclat passager que projetteraient les phares de voitures sur les parois d’une pièce. à l’image du balayage aléatoire et discontinu du va-et-vient de la rampe lumineuse d’un photocopieur dysfonctionnel.

épuiser. entropiques photocopies.

bien que tentée, à la vue de murs ou de surfaces ayant un vécu — inscriptions, traces, stigmates... — anna buno ne procède pas par prélèvements directs du réel. des opérations intermédiaires (de retranscription, d’agencement, de puzzle...) entrent toujours en jeu. à partir de ses observations, elle aménage ses notes et échantillons spatiaux en vue de construire du faux.

la matrice se conjugue bien souvent au pluriel. les matrices. elle(s) per(den)t de fait sa/leur spécificité. origine(s) pourtant, la/les matrices est/sont à un tel point dupliquées qu’elle(s) devien(nen)t elle même(s) copie(s). le simulacre nous guette sans cesse. l’original disparaît et s’épuise par la répétition. l’artiste est telle une photocopieuse (et la rame de son balayage) qui, par un geste répétitif, scanne ad libitum le motif jusqu’à épuisement du toner et de la recharge de papier.

l’acte de photocopie — réel, procédural ou métaphorique — est multiple. c’est d’abord un outil quand l’artiste imprime et duplique de nombreux exemplaires de ses notes, croquis et schémas sur papier machine. ensuite, dans sa démarche, les divers procédés d’empreinte — papier carbone notamment — engagent l’artiste dans l’ascèse de l’acte de “photocopier” manuellement certes, mais avec distance et impersonnalité, ces petits croquis de rien. enfin, le spectateur serait potentiellement invité à venir photocopier par lui-même.

le dessin fuse. l’ascèse épuise. le toner diminue. l’erreur guette.

 

rater. grilles tordues.

travailler — en partie — à l’aveugle, accueillir le hasard et les accidents, tel semble être le credo de l’artiste qui cherche sans cesse à sortir de sa zone de confort. sa démarche se situe en porte-à-faux: à la fois protocole strict établi en amont, dont la mise en exécution et la maîtrise sont bien vite inquiétés par les aléas de la réalisation. anna buno recherche le bug, apprivoise la “photocopie foireuse”, célèbre le hiatus et le faux-raccord. l’engagement est total dans cette recherche où il n’y a que des erreurs, donc pas d’erreur. rien à jeter par conséquent.2

mais il faut s’approcher des œuvres pour en saisir le pouvoir disruptif, au-delà de leur apparente froideur clinique. a priori austères et minimalistes, les productions graphiques semblent revisiter le motif emblématique de la grille, tel qu’il a été théorisé par rosalind krauss 3 en 1979 : “ spatialement, la grille affirme l’autonomie de l’art : bidimensionnelle, géométrique, ordonnée, elle est antinaturelle, anti- mimétique et s’oppose au réel. c’est à quoi l’art ressemble lorsqu’il tourne le dos à la nature. par la planéité qui résulte de ses coordonnées, la grille permet de refouler les dimensions du réel et de les replacer par le déploiement latéral d’une seule surface. [...] la grille proclame d’emblée l’espace de l’art comme autonome et autotélique.”4

loin de réduire la grille à un système esthétique coupé de tout, l’artiste reconfigure les coordonnées du réel pour venir littéralement atomiser cette grille en son endroit, en son envers et dans l’espace.

“le pouvoir mythique de la grille tient à ce qu’elle nous persuade de ce que nous sommes sur le terrain du matérialisme (parfois de la science, de la logique), alors qu’elle nous fait en même temps pénétrer de plain- pied dans le domaine de la croyance (de l’illusion, de la fiction).”5

anna buno vient tordre cette grille du réel, et nous embarque dans un jeu d’illusions où l’espace observé se désintègre au fur et à mesure du processus de dessin – au gré d’une sorte d’archéologie (du réel) à rebours. 6

détruire. désarchéologies préventives.

comme évoqué précédemment, la face cachée du dessin est primordiale. la prise en compte du recto et du verso est présente de bout en bout de la démarche: de la réalisation à son exposition. elle est d’ailleurs bien souvent suggérée ou entrevue par un accrochage dans l’espace où le support est rarement en contact direct avec le mur. de même, les feuilles sont peu montrées de manière isolée et indépendante. elles se superposent, se chevauchent, se cachent les unes avec les autres ou se révèlent par la transparence du support – calque, carbone, plexiglas... – ou du dispositif lumineux. même sur un support unique, le palimpseste opère. différentes strates de dessins se télescopent et peuvent évoquer visuellement la méthodologie de l’archéologie préventive. pour cette dernière, il s’agit de recouper sur un même lieu des données de différentes natures (axes de circulation, cours d’eau, végétation...). superposée au moyen de plans et schémas, la concentration d’informations peut indiquer un site de fouilles potentiel. anna buno pousse à l’extrême cette apparente et pseudo rigueur scientifique jusqu’à rendre ces relevés totalement inintelligibles. elle aime rappeler, aussi bien pour la discipline archéologique qu’à propos de sa démarche, qu’il est impératif de “ détruire pour pouvoir trouver.”7 l’entropie graphique à l’œuvre laisse se déployer – tout en les fixant – des “ ruines par anticipation.”8

ruiner par anticipation. vestiges d’espaces.
vertiges du regard.

la mise en abyme de l’acte de photocopie (photocopier une photocopie,

rephotocopier la photocopie d’une photocopie...), mais également les choix d’outils, de techniques, de médiums et de supports conduisent bien souvent à diluer le motif, à le rendre illisible. l’effacement visuel et l’économie de moyens engagent une économie du regard. les squelettes d’architecture de départ deviennent paysages en ruines.

la perception tantôt se brouille ou alors se doit d’ajuster une mise au point devant l’oscillation quasi spectrale du motif. à l’instar du phénomène de persistance rétinienne, les dessins d’anna buno laisse dans leurs sillages des images fantômes. notre œil se doit d’embrasser les subsistances accidentées de ces tapisseries; les dompter, en percer le mystère comme nos mains déchireraient de grands lés de papier-peint.

vestiges en proie à leur propre disparition. champ de bataille pour l’œil. vertige rétinien dans les vapeurs d’acétone.

donner la direction. sens et non sens.

de l’œil à la main, de manière directe, anna buno “cherche un moyen de décrire l’espace”, de le dompter, l’apprivoiser. aussi concrète soit sa démarche, cette description de l’espace n’élude pas une transcription. une traduction. il est question pour elle de “créer son langage pour s’approprier l’espace.”9 avec son répertoire de notes graphiques (plans, schémas...), l’artiste pose les bases d’un alphabet, soit un système clos à partir duquel elle déploie ses partitions. la dimension factuelle du dessin, dans le processus de répétition, finit par se brouiller pour faire énigme.

“ sens et non sens.”10 les contours superposés d’un même bâtiment, tout comme les èches qui nous montrent plusieurs chemins contradictoires, nous perdent comme le ferait un univers urbain saturé de signes.

“pourquoi tous ces signes parmi nous qui finissent par me faire douter du langage et qui me submergent de significations en noyant le réel au lieu de le dégager de l’imaginaire?”11

l’artiste est par ailleurs fascinée par les inscriptions bombées à la peinture sur les trottoirs, en prévision de chantier de voirie. elle collecte, par la photographie, ce qu’elle nomme des “biffures”. ces tracés au sol – fléchages, lettrages, numérotations... – constituent pour l’artiste déambulant des hiéroglyphes dont seuls les ouvriers de chantier ont le secret. ces idéogrammes, énigmatiques pour le passant, possèdent néanmoins une logique, un langage qui nous demeure insondable. dans ses œuvres, anna buno aime à élaborer ce genre de système, ayant sa logique propre, et le pousser à son paroxysme jusqu’à ce que l’arbitraire et l’absurde résonnent de concert. ces “cartes mentales” subjectives engagent une déambulation du regard. il nous revient d’arpenter ces topographies erronées, de se laisser guider pour accepter de s’y perdre.

(le lit glauque d’un pensionnat austère de jeunes filles.)

henri duhamel | 2018

1 cf. titre de l’ouvrage de richard conte, le dessin hors papier, paris, publications de la sorbonne, collection arts et mondes contemporains, 2009.

2 les rebuts sont souvent conservés et réinvestis plus tard et donnent naissance à d’autres œuvres, sous forme d’éditions
“de fortune” par exemple.

3 “dans l’espace cultuel de l’art moderne, la grille ne sert pas seulement d’emblème mais aussi de mythe. comme tous les mythes, elle traite du paradoxe et de la contradiction [...]” rosalind krauss, “grilles” (1979) in l’originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, macula, 1993, p.97.
4 ibid. p.94
5 ibid. p. 97

6 ces “archéologies à rebours” ou “désarchéologies” se retrouvent dans un registre sculptural chez l’artiste nantais pierre-alexandre remy, qui retranscrit plastiquement des données et tracés issus de cartographies ign de territoires.
7 propos de l’artiste (mars 2018).
8 expression de l’artiste boris chouvellon à propos de son œuvre last splash (2012).
9 propos de l’artiste (mars 2018).
10 nous chuchote à l’oreille la voix du narrateur de 2 ou 3 choses que je sais d’elle de jean-luc godard (1967).
11 ibid.

 ©annabuno