Arruga est, en espagnol, le mot employé pour designer, et les rides d’un visage et les plis des choses. Il connote la flexibilité d’une surface et l’ouvrage du temps. Il renvoie, par ce « r » dédoublé, à quelque chose de rugueux, de pas lisse, pas net. Il s’inscrit dans un entre‐deux, dans la lisière du sens suggéré et imagé.

Le travail d’Anna Buno occupe lui aussi cet espace, entre le concret et l’abstrait. Ses dessins laissent à voir autant qu’ils ne cachent. En choisissant de décrire minutieusement les irrégularités des enveloppes des corps (des choses) elle interroge une forme de fragilité, d’ambigüité. Celle du dessin ? La sienne ? La nôtre ? Peu importe. Chaque trait s’érige comme le constat d’un accident dans un territoire jusqu’alors sans carte ; un territoire éphémère qui disparaitra à jamais au moindre frémissement. Ainsi les pièces sont les fragments épars d’un univers qui se reconstruit au fur et à mesure que l’artiste explore ses mystères.

 

Lucas Simoni

 

Anna Buno dessine. Le dessin d’Anna Buno est une activité. Il faudrait pouvoir différencier le mot qui désigne l’action de celle qui désigne le résultat pour mieux comprendre ce qui est en jeu dans son travail. Les médiums artistiques sont généralement nommés par un terme qui définit à la fois l’action et le résultat : la peinture, la sculpture, la gravure, la photographie, la vidéo, le dessin. Ce n’est pas le cas dans les arts vivants, où la pratique, de la danse, du théâtre, est distincte de ce qui est donné à voir finalement, un spectacle, un ballet, une représentation, une performance.

 

Anna Buno dessine. Elle dessine et montre du dessin et pas des dessins. L’équivalent dans le champ des arts de la scène serait : un.e artiste qui danse et montre de la danse (plutôt qu’un spectacle). La nuance est importante car elle est à la fois propre à la démarche d’Anna Buno et aussi fortement attachée au médium particulier qu’est le dessin. Le dessin se pratique avec des outils que tout le monde connaît, possède, maîtrise : crayons, stylos, feutres, papiers. Le dessin, comme activité, n’est pas le privilège de l’artiste. Anna Buno dessine. Tout le monde dessine. Plus ou moins souvent, plus ou moins bien, mais personne n’échappe au petit geste graphique sur un bout de papier, un coin de nappe. Nous avons tous dessiné avant d’écrire, avant de parler même parfois. Il ne s’agit nullement ici de considérer le dessin comme une pratique « originelle » mais au contraire de souligner sa banalité. Ce qui distingue souvent le dessin artistique de la pratique banale, c’est l’expertise du dessinateur : sa capacité à démontrer sa virtuosité, généralement dans l’exercice de la représentation. Anna Buno dessine. Mais elle ne cherche pas à « bien dessiner », au sens où elle ne se place pas sur le terrain de la virtuosité, sans pour autant travailler dans une esthétique du « mal fait ». Cette question là ne se pose pas, Anna Buno ne dessine pas bien, ou mal, elle dessine. Ses choix de supports, d’outils, de compositions, de formats, de sujets, de styles sont déterminés non pas par les dessins (montrés) mais par le dessin (l’activité). Elle ne cherche pas à rompre avec la banalité de la pratique du dessin, mais au contraire à l’éprouver, l’exhiber, à travailler avec jusqu’à ne plus pouvoir en sortir. Ce n’est pas simple.

Anna Buno dessine, dessine, dessine. Elle dessine sur d’autres dessins. Elle dessine jusqu’à saturer l’espace, ou au contraire elle trace juste quelques lignes inachevées. Elle réitère des gestes plutôt que des formes, montre des répétitions sans créer des motifs. Anna Buno dessine mais ne fait pas la course, elle ne cherche pas l’exploit. Elle utilise d’ailleurs aussi des techniques de reproduction, impression, photocopie, papier carbone. S’il y a une certaine forme d’excès dans la multiplication des traits et des surfaces dessinées, ce n’est pas pour vanter une prouesse quantitative, mais plutôt pour ne pas focaliser sur l’objet final (les dessins) tout en témoignant de l’importance du rapport quotidien à cette activité.

 

Anna Buno dessine, et cela occupe son temps. L’occupation spatiale, territoriale, formalise un ouvrage journalier. Son dessin n’est pas une suite de traits, une application mécanique. Pour échapper au procédé, au style, au motif, à tout ce qui pourrait figer le vocabulaire graphique en une forme, Anna Buno dessine « des choses ». Elle ancre son dessin dans l’observation qui va ponctuellement dicter l’organisation des lignes. Anna Buno représente des petits morceaux de réalité, qu’il sera possible de reconnaître, ou pas. Peu importe ce qu’elle dessine, la question de la représentation ne la concerne pas plus que celle de l’abstraction. La rigueur de la recherche d’une confrontation constante à l’activité du dessin, l’effort de ne pas succomber à la joliesse, au mécanisme, au motif, permettent aux formes de faire sens et développe une réelle capacité de séduire, de fasciner même. Dessine, Anna Buno !

 

Éric Valette

Car les ‘schémas’ créés par Anna Buno ne sont pas statiques. Répondant à une logique imaginée par l’artiste, ils évoluent autour d’un axe médian. Ils s’ouvrent et se referment, se déploient ou se recroquevillent sur la feuille en fonction de cette ligne intangible évoquant la cloison séparant les deux pièces de la maison-atelier. Puis, lorsque ces formes n’en disent plus assez sur l’espace délimité par la maison Gosselin, l’artiste peut décider de les juxtaposer, de les entremêler pour ne plus constituer qu’un seul territoire. Carte mentale de l’atelier-maison, ces dessins où les plans s’inscrivent les uns dans les autres révèlent cette manière particulière qu’a Anna Buno d’éplucher la forme. Recto et verso s’entremêlent afin que les tracés se juxtaposent et délimitent ainsi un nouveau territoire. L’imbrication des pièces est alors totale et démultipliée en surface, mais aussi en épaisseur. Par la transparence qu’il induit, le calque – qui sert régulièrement de support dans le cadre de cette recherche – accentue cette fusion ne cédant jamais sur l’identité de chacune des formes.

Mais l’espace n’est pas l’unique élément qui nourrisse l’artiste. Elle est également attentive à retranscrire l’état physique des murs. Le travail sur le calque ou le carbone, mais aussi sur la trace et l’empreinte, rend compte de l’usure du temps. Ces couches qui se superposent renvoient à ce souci d’enregistrer ces aléas hérités du passé. A l’image des multiples couches de peinture superposées qui recouvrent les murs de la maison, ses dessins amoncellent un trait expressif, fruit d’un long travail. Refaire jusqu’à ce que la ligne soit juste, jusqu’à ce qu’elle exprime avec évidence l’espace qui l’enfante.

 

 

Barbara Denis-Morel

La maison sujet

 

 

Dans le cadre du dispositif Création en cours, Anna Buno s’est vue désigner le petit village de Laversines comme lieu de résidence. Elle y a cherché un espace pour l’accueillir : on lui a donné les clefs d’une vieille maison – la « maison Gosselin » –, où elle s’est installée. Comme le dessin est à la base de sa recherche, elle a pris un crayon et s’est laissée inspirer par ces vieux murs où l’a portée le hasard.

De deux pièces décrépites, elle a généré un répertoire de formes qui ont alimenté sa création lors de son séjour. Mais comme elle aime à triturer ce vocabulaire pour en faire surgir d’autres lignes, d’autres expressions graphiques, l’aventure n’est pas encore terminée.

Imprégnée de ces deux petites pièces qui constituent son nouvel atelier, elle élabore ainsi un répertoire d’une vingtaine de ‘schémas’ issus de son expérience de l’espace. Plans au sol, relevés archéologiques, ces volumes plats sont polysémiques mais prennent soin à chaque fois de souligner l’importance du tracé. Ce trait singulier rend donc compte de cette petite géographie personnelle élaborée par l’artiste afin de s’approprier son lieu de résidence. D’autant que ce trait épuré peut se démultiplier, se recomposer, se juxtaposer pour finalement n’être plus qu’une ligne continue faite de strates inextricables. Car Anna Buno se plaît à user les formes pour qu’elles lui livrent leur secret : la genèse d’un nouveau trait.

Ce porte-folio est donc un des multiples témoignages possibles de cette recherche s’appuyant sur une observation méticuleuse et obstinée de la maison Gosselin. Décortiquées et recomposées à l’infini, ces formes élaborées lors de la résidence peuvent ainsi donner lieu à un dessin mural, un livre, un flip-book, ou encore une animation…